"Il s’agit moins de « raconter » une histoire que de l’extraire. D’un réel qui n’a pas été pensé mais vécu.
Avec pour seul moteur la liberté, la nécessité d’agir et de penser."
Dans son livre, "Le mal de vérité", Catherine Coquio sauve de l'oubli de grands textes-témoins, tel "En ces sombres jours" d'un rescapé arménien de l'anéantissement (Aram Andonian) qui "raconte le calvaire d'une population traitée plus bas que l'animal, livrée à des déchaînements de cruauté et vouée à l'abandon." Il veut (à chaud) montrer le quotidien du camp, des tentes. De l'extermination en cours: "La promiscuité des vivants et des morts, les pugilats pour survivre, toutes les formes extrêmes de la faim et de l'épuisement, mais aussi la rage, la folie et la haine, pulvérisent tout lien social et même familial: submergés de cadavres, les vivants ne semblent plus parler que par insultes et malédictions, réduits à maudire leurs fossoyeurs eux-mêmes.[...] Ce que ce texte fait sentir de plus accablant est la haine que les déportés éprouvent envers leurs semblables, envers le déporté arménien le plus proche, qu'il soit homme, femme ou enfant, qu'il soit un vigile, un fossoyeur ou un simple voisin de malheur. Tous sont emportés sans trêve dans un univers de poussière et de boue."Recueil de nouvelles peut-être destiné à personne. " Car le public d'un tel livre, à cette date, était aussi devenu une utopie."

Le jeune peintre
En 1982, par là, dans une double chambre de bonne au 7ème étage d"un immeuble du 18ème (sans ascenseur, ni chauffage, ni eau chaude), je peignais de grandes toiles abstraites à la peinture industrielle, et dessinais des portraits au pastel à l'huile, de 160 par 135 cm. Cela m'occupait. Et je marchais sur les copeaux de pastel qui s'incrustaient dans le parquet, je corrigeais ou allégeais les épaisseurs avec la tranche plate d'un tournevis, je mettais entre un an et six mois pour achever un dessin, que j'allais faire encadrer plus tard avec du matériel acheté aux Puces, chez un cousin artisan qui voulait bien m'aider. J'ai montré ce type de toiles à Jean Fournier, alors galeriste de Joan Mitchell et Sam Francis, qui m'a conseillé d'aller voir Clément Greenberg à New York quand je ne pouvais pas m'acheter un ticket de métro. J’étais allé le voir sans rendez-vous, avec une toile protégée par une toile cirée, j'ai attendu une heure qu'il veuille bien venir voir ma toile tandis que son collaborateur regardait sceptique ma toile cirée bordeaux qui la protégeait, comme si c'était mon tableau. J'ai fait plus tard les rues de Seine et voisines systématiquement, même sous la pluie. Et seul Lucien Durand fut gentil avec moi, m'invitant à le suivre dans un cocktail avenue de l'Opéra, où se trouvait les locaux de la Délégation aux Arts Plastiques, je n'ai parlé qu'au serveur. Cette "liquéfaction sociale", mondaine, trouvait son exutoire dans l'écriture qui recueille les Humiliés et les Offensés, pour reprendre un titre d'un des plus beaux livres de Dostoïevsky.
L'exploitation des sans-emploi

Le Jardin de l'îlot R. c'est ainsi que s'appelle aujourd'hui le square planté au beau milieu des tours de F., qui jaillissent de terre comme des fusées au décollage à Cap Canaveral. Je faisais la semaine à P., le reste rue C. dans cette maternelle construite elle aussi au beau milieu des cités, comme une cible... Des bouteilles de Coca tombaient sur la pelouse, à vos pieds, un tir à la carabine claquait dans l'enceinte, un frigidaire était "tombé" dans une cour dans le 20ème, on avait depuis installé des filets... Alors que je venais de commencer les centres, j'ai perdu un enfant dans ce terrain de jeu qui comportait alors un haricot de sable garni d'un toboggan et d'une "cage à poules". Le tartan, pour éviter les crottes de chien ou que les petits ne se piquent avec une seringue, a depuis remplacé le sable. Les jeux ont évolué. Il reste un toboggan à oreilles d'éléphant. L-M. tomba du toboggan. Mais je ne l'ai pas vu. Il est venu me voir et je lui ai essuyé le sable qu'il avait sur le visage. L'heure venue, nous les avons comptés, 19, il en manquait un... J'ai d'abord cherché l'enfant partout dans les alentours, puis j'ai raccompagné le groupe et je suis reparti à sa recherche, entrant dans les halls, criant son nom, demandant aux passants, courant dans tous les sens, comme si on l'avait kidnappé. À l'école, un comité d'accueil m'attendait. L'enfant était rentré avec "deux grands", il était allongé sur un banc et je suis allé lui parler. La ville est mortelle pour les petits.Ce métier, abandonné aux vacataires, qu'on appelle "job d'appoint", et sous-payé en conséquence, est plus dangereux que de conduire un semi-remorque au Tibet. On n'avait pas de "chasubles" fluo, alors, pour tenir son groupe telle une chenille ondulante dans les changements â l'heure de pointe, je les guidais comme avec des antennes, les gens ne nous faisaient aucun cadeau, allez dans les parcs, les aires de jeux, simplement dans les rues, avec un groupe, et traversez en présentant votre dos aux enragés, je ne parle pas des accidents, des hôpitaux, des malheurs familiaux, j'ai cent fois risqué ma vie pour ces enfants. L'administration me l'a bien rendu.
À l'issue de la Première Guerre mondiale, sur les 2 à 2,5 millions d'Arméniens que comptait |'Empire ottoman en 1914, les deux tiers soit environ 1,3 million ont péri. Dans la nouvelle République de Turquie née en 1923 sur les ruines de I'Empire ottoman, il ne reste plus que 65 000 Arméniens en 1927. Ceux qui partent perdent leur citoyenneté et sont interdits de retour. La France, qui a besoin de main-d'œuvre après la guerre, accueille une partie d'entre eux. Lorsqu'en 1944, le juriste américain Raphael Lemkin invente le mot et le concept de "génocide" pour définir le sort subi par les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, il s'appuie aussi sur le cas de la destruction des Arméniens. Aujourd'hui, |'État turc continue de nier ce premier génocide du XXe siècle. Comme plusieurs autres pays, la France l'a reconnu officiellement (loi du 29 janvier 2001). "memorialshoahofficielImage" extraite d'un panneau installé dans l'Allée des Justes (Paris 4ème). On y devine un groupe de déportés dans un désert de Syrie, probablement à Deir es-Zor, sur les rives de l'Euphrate, principal site abritant en 1915-1916 des camps de concentration ottomans. L'état islamique a dynamité en 2014 le mémorial.
On considère aujourd'hui que la destruction des Namas et des Hereros dans le sud-ouest africain allemand à partir de 1904 est le premier génocide du XXe siècle.
En 1896, on comptait déjà 200 000 Arméniens assassinés sous le sultanat. En 2025, les Arméniens sont toujours en sursis.
"L'enfant brûlé"
Pastel et lavis sur toile, 60 x 40 cm


Je ne suis pas un voyeur, un misérabiliste. Je reviens sur mes pas, c'est tout, comme d'autres reviennent en famille, au hasard de la vie, des évènements prévus ou non. Les besoins sont si grands, qu'au lieu de prélever des impôts pour faire vivre les profiteurs aguerris du systême, on devrait faire appel aux dons, non pas pour cacher la misère, mais pour réparer ce monde en feu comme la cathédrale Notre-Dame. Noël pourrait être la fête des exilés, dans un monde ou un pays vraiment chrétien. Ici, il n'y a pas de famille, pas d'argent, pas de femme, même pas de quoi faire du feu, se laver. On ne ramasse pas les ordures, on évite la "zone" de campement improvisé, perpétuellement en danger, de l'intérieur ou de l'extérieur. Il y a des petites solidarités mais aussi un risque de rivalité agressive entre misérables, car nos euros en leurs pays valent de l'or, et donner à l'un c'est priver les autres (qui vous voient immédiatement, mettant en danger les "bénéficiaires" de rien), c'est insoluble.Oui, au fond de moi, j'ai toujours pensé avec Dostoïevski, qu'on ne peut pas être heureux au détriment d'une partie de l'humanité.Ouvrez le Grand Palais ..


En attendant
la résurrection
Quand j'ai réalisé jadis ces peintures abstraites, qui pouvaient être de grand format, je dessinais le soir, par besoin de travailler la figuration à la main, un portrait de mon grand-père mort avant ma naissance au pastel à l'huile. J’ai toujours pensé que les textes poétiques que j’ai publiés s’accordaient à ma peinture abstraite, le figuratif à la narration, à la prose, au besoin de raconter, c’est-à-dire de sauver des histoires. L'abstraction était sans récit. La figuration chargée d'histoire. Je mis un an à faire le tableau de mon grand-père sur une feuille d'Arches de 160 x 130 cm, issue d'une rame que j'avais achetée d'occasion. Il se fait qu'au même moment, j'ai publié des textes poétiques, et cela libéra ma parole. Parallèlement une grande galerie s'intéressa à mes pastels et m'en demanda une dizaine; ne pouvant m'exposer elle-même, elle me présenterait les grands de ce temps. Mais ceux-ci l'ignoraient et j'ai hérité de mes "portraits de famille" devant lesquels le milieu artistique resta coi. Ces tableaux ont été vendus. Il me reste ce portrait de mon grand-père, que j'ai donné à ma mère et qui est aujourd'hui en passe d'être vendu aux enchères. Mes peintures abstraites aussi, sauf ces feuilles d'Arches qui sont restées serrées dans un grand carton à dessin. En attendant la résurrection...
Peinture industrielle et diluant sur papier Arches, 121 x 91 cm.

Les soldats disent que ce sont les yeux qu'on repère en premier. Il faut les cacher. Regarder pour tuer, tuer sans regarder. C'est l'art de la guerre.Torturer les corps, torturer les âmes. Et, pour finir, crever les yeux. L'ennemi n'est pas un homme. Chez les victimes, ou les mourants, chez les prisonniers, les condamnés, ce sont eux qu'on regarde en dernier, et ce sont eux qui vous regardent au-delà de la mort. C'est pour cela qu'on les masque, d'une manière ou d'une autre. Qu'on les ferme. Qu'ils soient ukrainiens, juifs, palestiniens, israéliens, iraniens, arméniens, syriens, kurdes, yézidis, alevis, tutsi, ou autres, ces yeux d'enfants regardent le monde. Qui les traque. A atteint, cassé, violenté, souvent détruit leur "âme". Sans hésitation. Sur ordre... Alors qu'ils sont universels. L'humanité incarnée. S'ils survivent, ils auront définitivement cette image de l'homme ancrée en eux : celui qui détruit.
"Warchild"
Pastel et lavis sur papier, 30 x 22 cm
18ème - 19ème
Soit je me pliais, soit je rejoignais les rues noires et désertes longeant le métro aérien...J'ai suivi les rues noires et désertes longeant le métro aérien, continuant mon chemin malgré ce que je pouvais voir: un homme qui poignardait quelqu'un dans l'obscurité profonde dénuée de lampadaires entre deux voitures; une vieille femme ouvrant ses jambes devant moi en me riant au nez (Porte de la Chapelle); une autre, en bas de chez moi, au Balto, me prenant la main et lisant mon destin, puis léchant ma paume en y dessinant la croix des gitans...Chaque jour, dans ce café, le serveur moustachu m'interpellait sans sourire: "Un plat du jour Monsieur Jean ?" et il me servait un café...J'habitais alors le monde des étoiles, et m'endormais à l'aube à côté d'une bouteille d'huile, je fumais pour dormir malgré mes poumons ravaudés, je lisais tous les grands auteurs, j'écrivais contre tous, je partageais la table des indigents, j'avais choisi la voie étroite, comme on dit, je n'ai pas baissé la tête devant les grands galeristes parisiens, les poètes reconnus, les grands éditeurs admirés qui me demandaient de raccourcir mon texte, non sans craindre les ombres ou le froid qui vous paralyse l'âme, j'ai suivi mon chemin fantastique.
"18ème - 19ème"
Encre de Chine et pastel sur papier, 21 x 14,8 cm


Je ne veux pas jouer au misérable mais c'est un fait, je ne pouvais pas me payer un ticket de métro. Après avoir épuisé quatre ans de chômage pour écrire un livre impossible, je venais tous les jours à pied de la rue C. à la Porte de Pantin, allant de l'autre côté du périphérique, dans une sorte de non man's Land situé entre Paris et la banlieue, où se trouvait un groupe scolaire pour le moins isolé. Marchant à pied, et ayant été coursier, je connaissais parfaitement la vaste zone du nord-est parisien, jusqu'à m'y implanter peu à peu, comme un ethnologue missionnaire sans catéchisme ni mission, juste celle de servir la cause enfantine, au gré des postes proposés par "Morland", dans l'un de ces bureaux où l'on recrutait par brassées le personnel vacataire nécessaire. Réticent aux "activités", je devins peu à peu un spécialiste des empêcheurs de dessiner en rond, et gardais comme un berger silencieux mais attentif les indisciplinés qu'on m'envoyait l'un après l'autre et qui s'ébattaient dans la cour des maternels qui comportait - chose exceptionnelle - un gazon, des petits arbres et un bac à sable. Je notais leurs dialogues, dessinais leurs portraits, n'empêchais pas les curieux de jouer dans l'eau stagnante au pied des arbres; et si j'avais peu d'autorité, au début, je n'eus bientôt aucun souci de ce côté, bien évidemment je veillais scrupuleusement à la non-violence (même contre les buissons), mais n'ayant pas eu d'expérience familiale me permettant de connaître cette tranche d'âge, je les découvrais comme Bartolomé de Las Cases les Indiens, et devins progressivement leur allié incorruptible et discret contre l'hégémonie féminine que je troublais.
"18ème - 19ème"
Encre de Chine et pastel sur papier, 31 x 23 cm
Je crus longtemps qu'il fallait avoir une voix féminine pour se faire entendre. C'est que les conditions de travail aux horaires imposés, exigeaient aussi qu'on rassemble et semonce sans arrêt les enfants, dont la journée d'école collective était tronçonnée de l'aube à la nuit en périodes implacables. Avant de m'impliquer davantage, par nécessité, je ne venais que le midi et le soir, marchant donc considérablement au point que j'allais parfois traîner dans les chantiers de la Villette, et pour tout dire j'avais le trac quand j'entrais dans les salles où l'on regroupait les enfants : préaux, toilettes, cantines, classes, dortoirs... je ne respirais que dans la cour. N'osant pas crier, je préférais me déplacer pour parler individuellement aux uns ou aux autres. Seul homme dans ce petit monde quasi-exclusivement féminin, les enfants m'adoptèrent vite, et ils m'attendaient par petits groupes avec une tendresse et une joie qui m'intimidaient. J'eus plus de difficultés avec les adultes, dont la sévérité me semblait outrancière, quoi qu'on dise. Je faisais "bande à part", tel un loup contraint de se contrefaire de peur d'être tué sur le champ parce qu'on a détecté sa sauvagerie, la valse des postes était incessante. En rentrant la nuit dans le 18ème, j'avais besoin de ces longues marches purgatives au long des avenues interminables. Ayant dû m'imposer contre mon gré durant la journée extra-scolaire, je me fondais dans l'ombre des piliers comme pour ne plus exister nulle part. J'enlevais progressivement mon masque de fer et ne pensais qu'à peindre et écrire, lire aussi sous mon toit les merveilles de la bibliothèque municipale.
"18ème - 19ème"
Pastel et lavis sur papier, 61 x 46 cm

Je crois avoir commencé ce pastel vers mai 2024. Je le reprends chaque fois que je reviens à Bruxelles, avec parfois l'envie de le déchirer.
Puis, avec la lumière favorable, l'ayant oublié, ou plutôt : m'en étant éloigné, je relève le papier de soie qui le protège, et tente de le sauver, et le reposte comme on jalonne son chemin. Que je travaille dessus, c'est au fond ma réalité. Entièrement liée à ce que je viens faire à Bruxelles : travailler (bénévolement) avec des enfants (en l'occurence pour beaucoup issus de pays en guerre, je le répète sans arrêt), sur les enfants (de la guerre), pour faire un travail de paix, artistique et éducatif (ce qui, étant donné le "sujet", ou le contexte bruxellois, est particulièrement éprouvant). Mais cela n'a pas de prix.
(Les ventes de mes tableaux d'enfants sont au profit de l'association Mémoire, Culture et Transmissions, créée à Bruxelles pour faire connaître l'histoire des Disparus de Gatti de Gamond, principalement à travers des expositions réalisées avec des enfants. )
Pastel sur papier, 76 x 56 cm

L’Art de la ronce
Revue Wégimont Culture (Liège) - 2013
L’homme modeste ne dit pas : « Je suis malheureux. »
L’homme modeste ne dit pas : « Nous souffrons. Les nôtres meurent. Le peuple est sans abri. »
Il dit : « Nos arbres souffrent. »
Henri Michaux, Jeux d’encre
Ce n’est pas vers la ville que je me suis tourné en venant à Bruxelles, mais vers les bois. D’abord en quête des bouleaux de la forêt de Tervuren, je me suis ensuite intéressé aux bosquets et arbustes couvrant les remblais flanquant les chemins. Puis aux sous-arbrisseaux des futaies ou des haies, sombre végétation de friches ou de « décombres » qu’on laisse d’ordinaire de côté. Depuis presque vingt ans, mon travail s’articule autour de l’arbre et de la nature. A partir d’une approche figurative s’apparentant au paysage, il a évolué peu à peu vers une recherche épurée, axée sur le détail. Aujourd’hui, ce sont les ronces qui me tiennent lieu de « modèle ». Elles se sont imposées à la faveur des hivers neigeux qui ne laissaient surnager en forêt que cette végétation dite « rampante » et parasitaire, mais source de nourriture ou d’abri pour toutes sortes d’espèces. Avec leur structure sarmenteuse et flottante, faite d’arceaux répétés ou de cascades de feuilles composées et bleuâtres, elles constituent une source de motifs inépuisable pour moi. Plus fluides, plus souples, profuses, moins monolithiques que l’arbre qui, dans mes peintures précédentes, était encore de l’ordre du personnage, elles laissent aussi plus de champ au geste, au rythme, à l’improvisation. Un tel fouillis d’ombres et de lumières, de plans et d’arrière-plans, de nervures et de folioles scandées de tiges hérissées d’aiguillons qu’on ne peut en suivre l’infinie complexité, l’esthétique ou le mouvement prenant le pas sur toute velléité naturaliste.
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S’éloignant du narratif à mesure que je me rapprochais du sujet, l’abstrait a surgi dans la répétition et la sélection des motifs, ceux-ci prenant de plus en plus d’ampleur et d’espace dans le tableau, où le trait devient presque un sujet en soi.Le travail mené parallèlement sur l’estampe a certainement joué dans cette simplification apparente des formes. Des fois, l’estampe précède la peinture ; parfois c’est l’inverse. Mais chacune procède de la forme préexistante prélevée sur place, et de sa mise en page par le dessin qui ne m’intéresse que comme moyen de cadrer, d’évaluer ou d’équilibrer l’œuvre à réaliser. Le point de leur rencontre c’est le trait, et ce travail « au trait » où tout est là, simplement, me convient. Mais si le dessin explore nécessairement la toile envisagée, c’est toujours la couleur qui rassemble et déclenche l’envie de peindre ou de tracer au gré de la lumière. Souvent les lavis que j’étends à la brosse avant de travailler à la main dans le « jus », déjouent ces travaux de préparation initiaux, tout comme le cuivre qui résiste à toute volonté de contrôle excessif ou ambitieux. Part imprévisible du jeu qui pourtant ne se réduit pas au hasard.Travaillant avec le pastel, l’aquarelle, l’acrylique ou la pointe sèche, des techniques qui excluent le repentir, j’utilise les formes pour elles-mêmes, par ce qu’elles me dictent ou m’inspirent, par ce qu’elles expriment. A l’origine, il y a l’attirance, l’émotion devant telle forme, telle atmosphère, telle couleur ou telle harmonie de couleurs, tel végétal, tel paysage ou fragment de paysage - un sens inspiré d’une quête ou d’une observation intense. C’est cette « envie de nature », profonde, instinctive, libératrice, qui trouve son apaisement dérivé dans la peinture. Un « sens de la forêt » ou peut-être uniquement un regard sur la nature, l’art.
Première Livraison
Revue poétique dirigée par Mathieu Benezet et Philippe Lacoue-labarthe.
N° 11 bis / MAI-JUIN 1977


2010 - Manuscrit qui n'a pas trouvé d'éditeur
Au bout du Cotentin, de ce promontoire entouré de mer, pointant son "nez de Jobourg" vers l"Angleterre, je cherchais un hiver la maison de Prévert. La D402 indiquait Omonville-la- Petite à droite, en bordure du Ruisseau des Combes complètement pollué. Â gauche, des champs, en contre-haut de la route, d'où perçaient, au loin, d'immenses cheminées insolites à cet endroit isolé entre tous. Je suis monté vers elles, oubliant Prévert (la poésie) pour découvrir l'Usine de Retraitement des Déchets nucléaires de la Hague, autour de laquelle je suis revenu errer chaque hiver pendant plusieurs années, dessinant les aubépines plantées sur les talus, m'enfonçant dans les zones marécageuses de Jobourg à la recherche de motifs, étudiant l'Usine de près et de loin, jusqu'au réacteur nucléaire de Flamanville, dit EPR, où je m’introduisis en plein plan Vigipirate renforcé sans la moindre difficulté. On m'arrêta plus loin, alors que je photographiais des haies après avoir laissé ma voiture au bord de la départementale et escaladé un talus d'où l"on voyait très bien le Centre nucléaire se découper sur l'horizon. La Gendarmerie douta que je photographiais les haies et m'intima de filer droit dans le sens contraire sans me retourner. Ce manuscrit est le fruit de mes observations sur le terrain et de ma réflexion sur l'atome pendant cinq ans. En arrivant â Bruxelles, en juillet 2009, je corrigeais toujours ce texte dont je soumettais les différentes versions à éditeurs et experts de mon entourage. En vain. La "guerre aux enfants" prit le relais de ma confrontation avec l'atome, donc l'État.

2002 - 2003

2002

1980 - 1990






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