ILS EN PARLENT

La rafle du 12 juin 1943 au pensionnat Gatti de Gamond
Un coup de cœur du Carnet
Frédéric DAMBREVILLE, Les disparus de Gatti de Gamond, Préface de Daniel Weyssow, CFC, 2022, 790 p., 28 €, ISBN : 978-2-87572-075-7
C’est sans doute son œil de peintre et de graveur qui, détectant une inscription sur la cheminée du salon, a le premier pressenti la lourde histoire du nouveau lieu qu’il occupe rue Fauchille à Bruxelles. À partir d’un détail visuel qui l’interpelle, Frédéric Dambreville reconstitue pas à pas, durant dix années, la tragédie qui a frappé cet immeuble qui abrita l’Institut Gatti de Gamond. Tirant un fil d’Ariane mémoriel, il délivre au fil d’enquêtes, de témoignages, d’études d’archives le récit de la rafle d’enfants juifs et de leurs logeurs qui eut lieu le 12 juin 1943. Du plus ténu, du microscopique, d’une trace muette, l’auteur dégage la tragédie d’une scène macroscopique, lève le voile sur un pan de la résistance en Belgique et interroge un épisode bouleversant de la Shoah.
Illustré de documents, de photos, d’archives, Les disparus de Gatti de Gamond est construit selon une multiplicité de perspectives : travail d’historien, enquête opiniâtre, devoir éthique, arme de la fiction, voyage mémoriel afin de réinscrire dans le tissu de la vie des enfants cachés par des résistants à l’intérieur du pensionnat Gatti de Gamond, déportés à la caserne Dossin de Malines, puis assassinés à Auschwitz, afin de les sortir de la sécheresse des registres de l’état civil ou du néant. Cette entreprise d’exhumation d’existences happées par la Solution finale se tient dans un lieu entre réalité à reconstituer et fiction accédant à l’abîme. Comme l’écrit Daniel Weyssow dans sa remarquable préface, par ces allers-retours entre passé et présent, Frédéric Dambreville entend « gagner le domaine des morts pour qu’ils reviennent sous nos yeux ».
Somme monumentale sur la « guerre aux enfants », sur l’extermination des enfants juifs déclarée par les nazis, l’ouvrage déroule les circonstances de la rafle, nomme les victimes, retrace des bribes de leurs existences, identifie les acteurs, les délateurs, les bourreaux, rend hommage au couple de résistants qui dirigeait le pensionnat laïque Gatti de Gamond. Faisant fond sur les témoignages laissés par les rares rescapés de la rafle, sur un monumental travail d’archives, il court dans le vide laissé par un écheveau de questions, il sort les victimes de l’anonymat et de l’ombre dans lesquels elles étaient tombées, les arrache à l’anéantissement mémoriel qui double leur assassinat. Comment un « lieu traumatisé » qui, bruissant de présences invisibles, taisait tout de sa sombre histoire permet-il de remonter le temps, de rassembler les pièces du puzzle génocidaire, de suivre les trajectoires des enfants, de les réinscrire dans un tissu familial ? Sous nos yeux, le passé prend corps ; des dossiers administratifs, des noms, des réalités cachées sous les noms reviennent demander justice, obtiennent réparation sous la plume de Frédéric Dambreville qui ne cache rien de la teneur nécessaire et impossible de la tâche à laquelle il s’adonne. Une entreprise qui touche à la question de l’inhumain dans l’humain, aux racines du génocide, à son inscription dans la culture européenne. Pariant pour la survivance de ce qui, dans la vision nazie, ne devait pas survivre dans la mémoire collective, l’ouvrage tend une main à ceux qui ont été gazés, soufflés du Livre de la vie, et par là, il tend une main aux descendants des rescapés, aux générations présentes et futures.
Mais sur ce terrain dévasté où tout a été supprimé, sur ce champ de guerre ou de décombres illimités, comblé de crimes impunis, non reconnus, sur ce terrain « nettoyé », arasé, voire nié, transformé en statistiques approximatives, peut-on raisonnablement prétendre à autre chose qu’à de la « fiction » ?
Là où l’Histoire ne nous livre que des faits lacunaires, des indices flous, la fiction prend le relais, redonne des contours à des destins brisés, rapièce la réalité manquante par des hypothèses, convoque le passé en pointillé sur la scène du présent.
Que veut-on retrouver ? C’est la question de fond. Que cherche-t-on exactement ?
L’idée seule compte qui est de sauver des noms de l’oubli, d’essayer de les replacer dans le cadre où ils figuraient, avant qu’on ne les enlève du refuge qu’ils avaient trouvé, de les rétablir dans leur place ou le récit de leur filiation qui a été interrompu, cassé, brisé, brûlé, comme l’arbre dont on les a arrachés.
Véronique Bergen

Persécutions, sauvetages et arrestations
des Juifs de Belgique
Diffusée en direct le 4 juin 2023
À l’occasion de la parution de Les Disparus de Gatti de Gamond de Frédéric Dambreville, CFC éditions, 2022.Cette rencontre propose d’incarner la persécution des Juifs de Belgique par le récit conjugué de deux histoires. Celle retracée par l’enquête minutieuse de Frédéric Dambreville sur la rafle du 12 juin 1943 au pensionnat bruxellois Gatti de Gamond, durant laquelle une douzaine d’enfants sont arrêtés avec des adultes juifs et des résistants qui y avaient trouvé refuge. Celle vécue par les peintres Felix Nussbaum et Felka Platek, héros de la bande dessinée Spirou dans la tourmente de la Shoah, également cachés à Bruxelles, arrêtés le 20 juin 1944 et déportés par l’ultime convoi à destination d’Auschwitz-Birkenau.
En présence de l’auteur, de Laurence Schram, directrice de recherches aux collections du mémorial de la Kaserne Dossin (Belgique), et d’Anne Sybille Schwetter, conservatrice à la Felix Nussbaum Haus, Osnabrück (Allemagne).
Animée par Joël Kotek, politologue et historien, Université libre de Bruxelles.
Les interviews d'Eric Cooper
L’histoire du livre de Frédéric Dambreville
« Les Disparus de Gatti de Gamond » démarre peu après son arrivée à Bruxelles en 2009. Un soir dans son appartement, situé 10 rue André Fauchille à Woluwé St Pierre, il constate qu' une inscription a été gravée sur la cheminée de son habitation. Il découvre qu’il occupe le rez-de chaussée de l’ancien pensionnat Gatti de Gamond ou c’est déroulé le 12 juin 1943 une rafle d’enfants et d’adultes juifs cachés à cet endroit. Il démarre une enquête sur ce drame qui durera plus de 10 ans.

Il y a 80 ans, une quinzaine d’enfants et neuf adultes juifs victimes d’une rafle nazie au pensionnat Gatti de Gamond
L’histoire est terrible et aurait pu disparaître dans les limbes de la mémoire sans un extraordinaire hasard. Le nouveau propriétaire d’un immeuble, situé à Bruxelles et qui avait abrité le pensionnat Gatti de Gamond, remarque un jour des graffitis dissimulés dans une cheminée."Quand j’ai découvert ces inscriptions sur ma cheminée, j’ai aussi découvert des papiers et des articles qui attestaient qu’une certaine Andrée Ovar avait été déclarée Juste parmi les Nations pour ses parents décédés en déportation. Cela m’a donné envie de retrouver l’origine de cette affaire et de découvrir l’identité des acteurs de ce drame.
Une rafle d’enfants juifs
Intrigué, Frédéric Dambreville, artiste peintre, entame alors une enquête qui va l’amener à découvrir l’histoire tragique d’une rafle d’enfants juifs qui avait eu lieu dans son immeuble le 12 juin 1943. Les Ovar-Henry, le couple qui dirigeait le pensionnat cachait alors une quinzaine d’enfants juifs et neuf adultes. Les Allemands, prévenus par un voisin, ont débarqué à l’aube et ont raflé tout le monde, y compris la directrice, son mari et leur fille.Les enfants juifs, dont le plus jeune avait deux ans et demi sont d’abord envoyés à la caserne Dossin de Malines. Détenus un mois et demi, ils sont ensuite envoyés à Auschwitz.Trois garçons parviennent à s’échapper mais onze enfants périssent dans le camp allemand. Seule une jeune femme survivra, libérée par les Alliés lors d’une "marche de la mort"; ces marches où les gardiens des camps forçaient les déportés à marcher des dizaines de kilomètres pour fuir l’avance des Alliés. Pendant 60 ans, cette survivante gardera le secret sur ces terribles événements.
Une enquête de 12 ans
Frédéric Dambreville mettra douze ans à écrire un livre de 800 pages qui retrace ce drame : Les disparus de Gatti de Gamond. L’auteur est parvenu à retrouver l’identité de chacun des enfants déportés et à leur redonner si pas un visage, au moins des bribes d’existence, après des décennies de silence et d’oubli."Il sort les victimes de l’anonymat et de l’ombre dans lesquels elles étaient tombées, les arrache à l’anéantissement mémoriel qui double leur assassinat" note l’éditeur de cet ouvrage paru aux éditions CFC.
Ce 12 juin, les autorités communales de Woluwe-Saint-Pierre ont apposé une plaque commémorative sur ce bâtiment oublié pendant plus de 60 ans. En 2018 déjà, 15 pavés de la mémoire ont été posés devant le pensionnat en hommage aux personnes raflées.
Thierry Vangulick
12 juin 2023
Imre Kertèsz
"L'holocauste comme culture"
avec Frédéric Dambreville
« 4ème de couverture » une émission littéraire sur Radio Judaica (90.2). C’est aussi un podcast.
Natalie David-Weill invite un écrivain à parler de ses secrets, de ses rituels d’écriture, de ses sources d’inspiration comme de ses doutes, pour découvrir les dessous de la création.

Ecoutez ici >>
Description :
Frédéric Dambreville "Les disparus de Gatti de Gamond" (cfc éditions)
Imre Kertèsz "L'holocauste comme culture" (Actes Sud 2009)"
"Les disparus de Gatti de Gamond" retrace la longue enquête de Frédéric Dambreville sur le pensionnat Gatti de Gamond à Bruxelles où a eu lieu une rafle d'enfants et d'adultes juifs arrêtés le 12 juin 1943 puis déportés à Auschwitz.
"L'holocauste comme culture" est un recueil de discours, conférences et textes écrits entre la chute du mur de Berlin et 2003, qui reprend l'intitulé d'une conférence donnée par Imre Kertèsz à l'université de Vienne en 1992.
Kertesz montre combien la Shoah n’appartient pas (ou plus) à l’Histoire. Evénement apparemment circonscrit dans le temps, elle rayonne d’une obscure et terrible éternité.
Autres livres : "L'enfant et le génocide; témoignages sur l'enfance pendant la shoah" Bouquins Laffont " Dans la langue de personne" de Rachel Ertel (poésie Yiddish de l'anéantissement) Seuil "Julius et autres procès" sur Eischmann Wladyslaw Szlengel "Ce que je lisais aux morts" (ed Circé) Primo Levi "Les naufragés et les rescapés; 40 ans après Auschwitz (Arcades Gallimard) Laïb Rochman "A pas aveugles de par le monde" " (Folio) Yistskhok Katzenelson" Le chant du peuple juif assassiné" (Zulma) Jean Améry "Par delà le crime et le châtiment" (Actes Sud)
Musique : Gorecki. symphony n°3 (Kazimiez Kord: Joanna Kozlowska, Warshaw Philarmonic Orchestra)
Diffusion le 07 Juin 2022
Libre Belgique
Article Pierre Mertens
Avril 2022

Centre Communautaire Laïc Juif
Frédéric Dambreville, artiste et historien hors norme
Paru en avril dernier, objet d’une exposition, puis de présentations au musée Kazerne Dossin et au CCLJ, Les disparus de Gatti Gamond (éd. CFC) de Frédéric Dambreville est le récit personnel d’une recherche de longue haleine menée comme une enquête policière, une œuvre d’historien sur un épisode méconnu de la traque aux Juifs à Bruxelles en 1943. Un livre épais et dense, superbement documenté et qu’on lit comme un roman.


Peintre et graveur, passionné de littérature et d’écriture,
Frédéric Dambreville a longtemps été éducateur dans un quartier
difficile du nord-est parisien. Ce travail inspire ses créations picturales,
le sensibilise à l’enfance, à l’exclusion, au racisme. Installé à Bruxelles
en 2009, une inscription énigmatique sur la cheminée de son
appartement, 10 rue Fauchille, à Woluwe-Saint-Pierre, l’incite à explorer
l’histoire de son nouveau logis. Il découvre qu’il occupe
le rez-de-chaussée de l’ancien pensionnat Gatti de Gamond, où s’est
déroulé une rafle d’enfants juifs le 12 juin 1943. Transportés à la caserne
Dossin de Malines, ces enfants cachés sont déportés à Auschwitz
le 31 juillet par le transport XXI. Frédéric habite sur la scène d’un crime,
un « lieu sans ruines », sans traces de la tragédie. L’artiste sent pourtant la permanence de la mémoire des disparus, invisible et impalpable, dans ce « lieu traumatisé ». Ces victimes sont tombées dans l’anonymat, l’anéantissement mémoriel doublant leur mise à mort par les nazis.
Bouleversé par l’histoire de cette rafle, « hanté » par les fantômes de ces enfants assassinés dont il veut retrouver les voix, Frédéric se lance dans une enquête de longue haleine et dont le livre nous rapporte avec minutie toutes les étapes. Emblématique de la guerre aux enfants juifs menée par les nazis, cette rafle est peu documentée. Combien d’enfants sont-ils raflés ? Qui sont les survivants ? Les témoignages d’Hélène Gancarska, seule survivante connue des enfants cachés au pensionnat, tout comme les récits d’Andrée Geulen, courrière du Comité de Défense des Juifs (CDJ) et présente sur les lieux lors de la rafle, n’élucident pas ces questions. Se fondant sur le témoignage inédit de Bernard Lipstadt, enfant raflé qui parvient ensuite à s’échapper de la caserne Dossin, Frédéric Dambreville rencontre de nouveaux témoins, questionne les archives et les historiens. Peu à peu, il parvient à identifier les victimes et à retrouver leur histoire. Il découvre que le pensionnat a abrité l’état-major de la Légion Belge, mouvement clandestin devenu ensuite l’Armée Secrète, une des principales organisations de résistance armée à l’occupant. La directrice du pensionnat, Odile Henri et son époux Rémy Ovart, tous deux morts en déportation, sont des résistants de la première heure. Ils ont caché des aviateurs alliés. Dans son enquête, Frédéric Dambreville touche à des sujets douloureux telle la reconnaissance de statut après-guerre : les survivants d’Auschwitz doivent être belge ou prouver une « activité patriotique » pour obtenir un statut. Il s’acharne à identifier les victimes et retracer leurs parcours de vie. Son écriture très personnelle exprime ses émotions tout au long de l’enquête, par exemple face à l’image de Rachel Tomar qu’il découvre au Mémorial de Malines, photographie de rue d’une petite juive à l’étoile dont le sourire radieux lui évoque Anne Frank, « sa sœur de souffrance ». Au cœur même du désespoir, Rachel conserve cette « grâce » qui la pousse, durant la rafle, à résister aux allemands. Elle périt à Auschwitz, comme toute la famille Tomar, déportée de Malines en 1942-1943.
De la destruction à la restitution
Retrouvés aux archives de la Police des Étrangers, ou au Service des Victimes de la Guerre, fiches, dossiers, rapports, etc. livrent peu à peu leurs secrets au chercheur. « Et c’est pratiquement tout ce qui subsiste de ces vies, morceaux de bureaucratie enfouis dans des boîtes qu’il faut tenter de transformer, ressusciter en langage vivant ». Frédéric suit ses intuitions. Historien « ignorant », il redonne peu à peu vie aux enfants disparus et à leurs familles, tout comme aux adultes arrêtés le 12 juin 43. Il retrouve aussi les enfants externes. Il recherche aussi les traces des bourreaux de la section juive IVB3 de la Sipo-SD de Bruxelles qui organisent la rafle et incrimine le général von Falkenhausen, gouverneur de la Belgique et du Nord de la France, un « criminel de cour », jugé en Belgique et condamné en 1951, mais aussitôt libéré sans devoir rendre compte de son implication dans la déportation des Juifs.
Comme le note Jean-Yves Potel[1], identifiant un à un les fantômes des disparus, Dambreville reconstitue ce moment emblématique de la guerre aux enfants juifs. Il parvient à transformer une histoire de destruction en histoire de restitution. Il arrache à l’oubli les traces de vie, de tendresse et d’amour qu’on a laissé ces enfants, qui toujours en alerte, s’amusaient et vivaient malgré tout, résistant ainsi à la fureur nazie. Très soucieux du côté artistique de son livre, Frédéric cite volontiers les auteurs qui l’inspirent : Balzac, Proust, Primo Levi, Chalamov… des écrivains de policiers comme Charles Williams ou Chandler… et la littérature yiddish qu’il découvre grâce à Rachel Ertel. Il aime peindre des paysages, des ronces, des aubépines… associer peinture et écriture. Il a le goût de l’archive, qu’il exerce d’abord pendant plusieurs années sur son histoire familiale, mais sans pour autant chercher à publier ses écrits sur cette recherche intime.
« Excellent guide à la méthodologie de l’historien »
Protagoniste du récit de Frédéric Dambreville, qui fait souvent appel à son expertise, Laurence Schram, historienne et chercheuse au musée Kazerne Dossin, est très élogieuse à propos
du livre de l’artiste devenu historien : « Frédéric est allé au charbon ! Il a voulu trouver la vérité et a sonné à toutes les portes ! On dit que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des militaires et de même je pense qu’il ne faut pas laisser l’histoire aux seuls historiens ! Il part de son vécu, de son expérience, de son ressenti pour redonner vie aux enfants. Il a mis toute son âme, tout son cœur, dans sa recherche. De plus, il nous décrit son parcours du combattant et son livre est un excellent guide à la méthodologie de l’historien ! Le grand public y découvrira une histoire d’enfants très émouvante mais c’est aussi un livre de référence pour les historiens ». Fils de Greta Katz, une des survivantes de la rafle, cousine germaine de Rachel Tomar, Dan Kotek caractérise Frédéric Dambreville comme un artiste « assez véhément » : « Il part de rien et ne veut pas lâcher prise. Appelé par sa curiosité, il se lance à la recherche d’une histoire aux accents de légende, enfouie sous la poussière. Des fantômes prennent peu à peu vie sous sa plume ! Il mène une enquête incroyable, allant jusqu’au bout, ne lâchant pas le moindre détail, totalement investi dans sa recherche ! Homme de devoir, en quête permanente de vérité, il a réalisé un travail d’historien accompli. Son livre est aussi une œuvre d’artiste qui saisit la vérité des choses et que son goût de la littérature incite à travailler son écriture. Il faut avoir du cran pour raconter sa vie par le menu détail et formuler toutes les hypothèses comme il le fait ! C’est à ce prix-là qu’il fait un grand livre, qui se lit comme un roman mais est aussi un ouvrage scientifique, pédagogique, destiné aux historiens. Et puis, c’est une histoire fantastique, qu’il nous relate avec art, à la première personne, comme s’il était pris sous le sortilège de cette maison qu’il habite et dont il reconstitue l’histoire bribe par bribe, retrouvant le nom de chaque victime. Je suis fort ému lorsque je pense à tous ceux qu’il tire des limbes et qui sous sa plume reprennent vie ! Ma maman habitait square Montgomery, proche du pensionnat où elle était cachée avec Rachel Tomar. Elle lui était très attachée et incapable de parler d’elle sans fondre en larmes. Elle voyait souvent d’autres survivants de la rafle, mais ils n’en parlaient jamais ».
Roland Baumann
14.09.2022
Dans son livre, Frédéric Dambreville raconte l’histoire de la rafle de juin 43
L’histoire du livre de Frédéric Dambreville « Les Disparus de Gatti de Gamond » démarre peu après son arrivée à Bruxelles en 2009. Un soir dans son appartement, situé 10 rue André Fauchille à Woluwé St Pierre, il constate qu' une inscription a été gravée sur la cheminée de son habitation. Il découvre qu’il occupe le rez-de chausséede l’ancien pensionnat Gatti de Gamond ou c’est déroulé le 12 juin 1943 une rafle d’enfants et d’adultes juifs cachés à cet endroit. Il démarre une enquête sur ce drame qui durera plus de 10 ans.
Eric Cooper
MAYAK PHARE PAPIER
Rencontre
Hugues Robaye - 2015
Je connais Frédéric Dambreville depuis quelques années. Je reçus d’abord une lettre de lui : il avait acheté un numéro de la revue-livre MaYaK (que j’anime) et voulait en savoir plus sur cette publication dont il semblait apprécier les matières vivifiantes associées à des jeux d’images. Nous nous rencontrâmes plusieurs fois et évoquions nos travaux et projets. Nous étions tous les deux des lecteurs assidus d’André Dhôtel (et avions fait, à des époques différentes, partie de l’association de ses amis) pratiquant, chacun à notre façon, une flânerie constructrice, créatrice que ce romancier philosophe portait, discrètement, à son plus éclatant aboutissement. Frédéric me raconta ses « explorations » méditatives en Normandie sur un site où l’on entreposait des déchets nucléaires ; je lus son article paru à ce sujet dans la revue de Nature & Progrès dont j’étais aussi membre. Ce qui me frappait chez lui, mon aîné, c’était la précision de ses recherches, alliée à une expérience de terrain répétée, où la démarche – et les marches – du chercheur s’imprégnait des lieux, des atmosphères, où les résultats de l’enquête étaient inséparables du rythme appuyé, profond de l’investigation... Les choses prenaient corps dans le temps, dans l’abandon aux lieux, dans la solitude du chercheur en laquelle résonnaient des connaissances collectées avec rigueur. Il me parla de son boulot d’éducateur dans les quartiers défavorisés de Paris, du travail pictural qui y était lié et qui, par la complicité confiante qui finissait par s’établir avec ces jeunes marginaux – les gamins, comme il les appelle – devenait presque curatif. Je retrouvais dans ce qu’il me racontait à ce moment cette même disposition à l’empathie qui menait le promeneur existentiel dhôtellien à la découverte, et même à la transfiguration d’un quotidien apparemment insignifiant, d’existences ordinaires, négligées et résumées habituellement à quelques lignes hâtives dans les livraisons quotidiennes de l’actualité et des faits divers. Frédéric collabora au MaYaK 6. Il y traversait la capitale bulgare en se rendant perméable aux conditions sociales toute particulières d’une Sofia postcommuniste. Il y promenait une sensibilité où s’imprimaient au hasard des rues et des parcs en friche, nombre de détails révélateurs. Il accompagna d’ailleurs ce texte de gravures et de peintures. Quand il me parla de son nouveau projet « nécessaire » (selon un de ses termes du dossier et qui me fait penser à la « nécessité intérieure » dont parle Kandinsky, et que chez Frédéric, je sens organique, viscérale), je retrouvais ces composantes décrites plus haut. Ce projet l’habite et en l’occurrence, il l’habite, hanté qu’il est par les enfants du pensionnat Gatti de Gamond. Ce désir, enraciné dans toutes ces sources, notamment intimes (les carnets des pensionnaires), consultées au cours de cette longue période d’enquête (déjà 5 ans) d’offrir aux enfants disparus une vie racontée et de nous donner, à nous lecteurs d’aujourd’hui, comme espoir cette vie possible, cette « grâce » (selon son expression), que les enfants gardaient au cœur même du désespoir me rappelle ce que Frédéric m’avait raconté d’une scène de jeunesse qui l’avait racheté, après des mois de galère, d’une sorte de culpabilité d’être marginal, peintre, sans emploi : le premier jour de son premier boulot (éducateur dans un collège), dans la cour de récréation, un enfant lui prit la main et lui demanda ce qu’il faisait avant ; il répondit qu’il travaillait du chapeau. L’enfant émerveillé : ça alors, tu faisais des chapeaux ? Dans ses investigations, Frédéric semble opérer de la même façon : se laisser guider par l’enfant qui voit le monde et le sauve.
Il y a l’Histoire, l’enquête historique, la démarche rigoureuse, l’horreur d’une solution « finale », inhumainement calculée et organisée et il y a aussi ce cadre incontournable mais vécu, illuminé par l’« insoumission » (selon son terme) des enfants. Et quand j’ai appris que Frédéric voulait accompagner ce récit de gravures (et notamment certaines non figuratives), j’ai revu en moi les saisissants portraits des ados déracinés composés avec la complicité des « gamins » qui se sentaient valorisés, en confiance, sortis de l’indifférence, voire de la haine qu’ils pouvaient susciter. Il y a aussi cette intention qu’a Frédéric d’évoquer sa recherche elle-même, les doutes qui l’accompagnent (cf. ce beau passage sur son voyage vers Malines), les joies quand des détails se confirment et peuvent donner vie. L’intimité solitaire du chercheur improvisé, hasardeux, généreux, amateur rigoureux, ne peut que le relier comme par magie à ces heures oubliées de l’angoisse, de la déportation.
(Je me demande comment cet homme dont l’intégrité m’a toujours impressionné vit de l’intérieur la responsabilité qu’il s’est donnée, assortie de ces risques d’être critiqué par les historiens de profession... Mais j’ai cru comprendre en le connaissant un peu qu’il ne voulait assumer précisément que ce genre de travail d’investigation, de « tentative », que seul le fragile mais invincible amour faisait réussir.) On peut s’étonner qu’aujourd’hui, avec la masse d’informations qui circulent et la clairvoyance qu’elles pourraient, devraient générer, le monde soit toujours le théâtre d’autant de violence, de cruauté et de tueries. Une des réponses à cela est que la quantité d’informations importe peu, qu’il s’agit plutôt d’un défaut de qualité, de traitement, de positionnement, d’engagement. Et sans doute, pour suivre les paroles de Jiddu Krishnamurti, nous vivons une perte du sens de l’humain. À ce triste constat, je sens et crois bien que l’entreprise de ce travailleur de l’ombre, de ce résistant discret mais déterminé qu’est Frédéric Dambreville est une réponse. Comme tous les actes isolés, cette réponse est fragile mais que Frédéric s’évertue à reconstituer – mêlant l’histoire factuelle au récit vivant – le quotidien des enfants, leur animation, leur force est à mon sens la meilleure façon de faire sentir la puissance de l’humain quand il n’est pas encore obnubilé par l’intérêt engendrant violence sur violence. Revisiter une histoire ancienne, occultée (comme l’immeuble bifide de la rue Fauchille avec sa façade impersonnelle et oublieuse des années 60 et côté jardin, les traits des années 40), de cette manière, c’est apporter une réponse profonde et circonstanciée aux violences effroyables de notre monde d’aujourd’hui.
Hugues Robaye
MaYaK / Phare Papier 2015
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"En regardant Théodore Rousseau"
120 x 92 cm - Pastel et lavis sur papier 2024
Retour en images sur l'exposition « Hors-Temps »
Galerie Atsikal
Valeria Schubert - 2026
Artist, writer, humanist, and educator Frédéric Dambreville has been actively involved in the art scene since the 1980s. Today, he works in many techniques, often mixing painting and graphic methods, and unerringly choosing expressive means that transform each of his works into a concise but vivid and unforgettable experience. It is not surprising that his works evoke a strong emotional response from viewers.The artist shared with his followers the impressions of visitors who had seen the exhibition during the installation process – only the artist's works – and decided that they belonged to different authors. Indeed, his painting, with its stunning colours and refined nuances, or his lyrical pastels depicting trees and grapevines in amazing shades of green, warm ochre and pearly grey, are so different from the dramatic monochrome series Bois brûlés. At the same time, the special rich materiality of these works almost contrasts with the filigree engravings with leaf motifs, bound by a complex rhythm. A special place is occupied by a group of portraits of children from difficult areas, created in the 1990s — but more about them in the next post.However, a common feature of all pieces by Frédéric Dambreville is the conciseness of form, which reinforces the credibility of each of his artistic statement.
Valeria Schubert
27 février 2026
Perhaps my opinion may seem controversial, but the large format of the canvases and the scale of the figures, as well as the manner in which Frédéric Dambreville depicts his characters — restrained poses, spiritual faces with lively expressions, good posture — reminded me of the interpretation of the portrait genre in classical art, when the artist presents his character as a hero. Here there is no trace of postmodern ironic play with styles and genres or any edifying narrative, only sincere sympathy, admiration and hope that these young lives will succeed.It was probably quite a brave, even reckless decision to paint them. After all, they are almost impossible to sell, even though they are sincere and well painted – or precisely for these two reasons. Their scale, both physical (these are large canvases) and semantic, requires a lot of space and an audience – they would feel at home in a museum, exhibition complex or cultural centre. And I sincerely hope that the fate of this series will be a positive one.Exhibiting them in a gallery was also a bold and generous decision, and I would like to thank La Galerie Atsikal for the opportunity to see them.
Valeria Schubert
27 février 2026
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"Portrait d'enfant"
162 x 130 cm - Acrylique et pastel sur toile 1990

Frédéric Dambreville Ecrivain, peintre et graveur
Lauréat 2016

Peintre et graveur, Frédéric Dambreville expose depuis les années 80 en France et récemment en Belgique. Il publie, à la fin des années 70, des textes poétiques dans diverses revues littéraires (Minuit, Action Poétique, etc.) et collabore, plus récemment, en tant qu’auteur et illustrateur, à d’autres revues comme Nature & Progrès, La Route Inconnue, Mayak. Après des débuts marqués par la peinture abstraite, il explore, à partir des années 80-90, le figuratif sous ses différentes formes (portrait, paysage) et s’intéresse ensuite à l’estampe. Il développe une approche très personnelle de la gravure et participe, au sein des Académies bruxelloises, à divers projets et expositions.
Frédéric Dambreville a toujours pratiqué la peinture et l’écriture en parallèle depuis les années 70. Poursuivant son projet artistique, il a également travaillé dans l’éducation depuis les années 80 jusqu’aux années 2000. Ce travail ponctuel dans l’animation s’est mué avec le temps en une sorte de longue aventure pédagogique et humaine sur un quartier très précis du nord-est de Paris, classé en zone d’éducation prioritaire et fortement marqué par la précarité, le trafic de drogue et le prosélytisme. Il a abouti, en 1999, à une expérimentation « grandeur nature » de l’accueil des adolescents en structure pilote, le but étant de sensibiliser le service public à l’accueil de cette tranche d’âge jugée problématique mais rarement associée aux projets la concernant. Ce travail à la fois artistique et éducatif n’a jamais été pour lui antagoniste. Il y a le même engagement, la même source peut-être, et le même esprit. Outre une phase abstraite qui a prédominé à ses débuts, ses projets artistiques ont toujours été à forte connotation autobiographique. Ainsi, son travail dans l’éducation a donné matière à quinze ans de tableaux et d’expositions ayant pour thème apparent l’enfance. Puis, au moment où il s’engagea pour l’accueil des adolescents, il aborda le paysage en reprenant les choses « à la base », c’est-à-dire « sur le motif ». Plus tard, sa participation à l’association "Enfants de Tchernobyl Belarus" a donné lieu à une longue série d’aquarelles, de toiles et de gravures prenant pour sujet la végétation tourmentée de la Hague. La déportation des enfants juifs s’étant trouvée pour ainsi dire sur son chemin, sensibilisé à l’enfance, à l’exclusion et au racisme de par son expérience dans le monde de l’éducation, il y avait une nécessité pour lui de faire face à ce sujet.





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