Ronces
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Graver dans l’eau
Il y a une sorte de mystère de l’équilibre.
Soit il se gagne spontanément (comme ici avec le pastel) ; soit il se construit trait à trait, en une lente et besogneuse élaboration pareille à un échafaudage (ici, en gravure), l’harmonie se trouvant paradoxalement dans ce qui la perturbe.
L’image ne vit pas dans la sécurité. L’écriture non plus, du reste. Qui contre l’image qui pourrait la perdre n’est jamais si forte que lorsqu’elle est menacée, répond à ses oppresseurs ou nomme le système qui la rend vaine.
L’opposition suscite l’expression, et malheureusement, parfois, aussi, la disparition. Question de mesure, dit-on.
Sans report ou quelque autre procédé technique de reproduction, on travaille sur la sensation, le toucher, l’intuition, et c’est aléatoire. On ne voit rien quand on grave. De même quand on peint à plat. Comme si je « gravais dans l’eau », je trace mon trait dans le lavis qui reflue et trouble instantanément ce trait dont je dois néanmoins poursuivre l’exécution, ignorant et intégrant en même temps l’accident que j’ai suscité.
C’est par cette opposition naturelle de la matière que l’image prend corps, et trouve son authenticité, sa vitalité dans l’influx qui la sous-tend. L’« eau » qui brouille la forme donnant sa vibration au trait, qu’elle fixe tout en le désagrégeant.
Rien n’est jamais caché qui ne réapparaisse. Et ce qu’on renforce à la réflexion révélera tôt ou tard ses lignes de faiblesse, plutôt lignes de vie que fissures. Comme le cuivre garde en mémoire la plus petite intervention, la toile en séchant livre ses repentirs oubliés comme des cicatrices, selon son bon vouloir, plus juste que n’importe quel choix éclairé ou facile toujours dicté par je ne sais quel argument ou principe esthétique ou moral indélébile, de fait irréparable.
Plus d’intervention possible alors ; on ne triche pas avec le noir.
Il faut s’abandonner à la tension d’une première expérience, et accepter cette part de maladresse ou de déséquilibre inhérente au tracé, qui prendra avec le temps sa caractéristique d’évidence.
Quoi que je fasse, le pastel garde toujours la trace de mes hésitations.
Frédéric Dambreville
*Texte écrit pour l’exposition "À fleur de pierre", Musée des Beaux-Arts et de la Céramique, Verviers, Belgique, avril-mai 2019.













