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Arbuste neige

L' ABSENCE INCESSANTE

Dès que la verdure fit son apparition dans les murs de la ville, il fallut suivre le fil de ces timides apparitions végétales, « prudemment ».

Les faire passer peu à peu au premier plan, et pour cela rompre avec un environnement, une certaine technique éprouvée d’atelier et de lignes droites, d’effets urbains et « sociaux » qui ne me motivaient plus.

 

Ce furent d’abord des bords d’eau, d’où j’apercevais la forêt étager ses degrés de frondaisons sur les coteaux de Valvins. Longeant la berge du fleuve, je suivais les saisons. Contemplais l’autre berge aux pentes couvertes de bois mystérieux et séculaires, apprenant à peindre l’eau (sans les reflets) et les ombres (entre les arbres), ne pas me perdre dans les feuillages. N’allant que dans des endroits déserts où je renonçais cependant à ne pas être dérangé, mais où je recouvrais un immense plaisir à peindre, à regarder.

 

Après tant d’années passées entre quatre murs, il y avait lieu de chercher matière à s’évader. L’atmosphère, la rivière, les odeurs m’apaisaient ; une certaine « absence au  monde »…

 

Je me souviens d’un couple de grands cygnes blancs qui remontait le fleuve au petit matin comme des anges, en volant très près de la surface de l’eau, émergeant de la brume dans un chuintement d’ailes à la fois musclé et feutré, qui me semblait presque surnaturel ; des péniches inondant mes palettes, surgies comme des monstres de derrière un coude envahi par les aulnes ; des chasseurs m’envoyant du petit plomb (vers l’ouverture de la chasse), m’obligeant à crier qu’il y avait « quelqu’un ici », en agitant une housse de coton rouge, avant que leur chien boueux ne vienne se désaltérer les quatre pattes dans la Seine, en s’ébrouant sur ma peinture ; des rameurs m’invectivant et que j’invectivai (« La forêt est à tout le monde ! ») ; du croassement des corbeaux ; des araignées d’eau ; des ragondins…

 

Cela dura ce que ça dura.

 

Puis je traversai la rivière, en hiver, entrant dans la forêt profonde et trouble pour me rapprocher des grands arbres au-delà des coteaux ; des hêtres en particulier, pas forcément les plus beaux ou les plus droits ; plutôt ceux qui pour des raisons particulières m’inspiraient.

 

J’y passai des journées entières.

 

D’autres sujets se présentèrent, au hasard des rencontres, des répétitions, des opportunités, selon les régions que je fréquentais. 

 

Je m’épris des chênes-lièges, dans les montagnes des Maures, carbonisés, en équilibre, sur le rebord tranché des pistes coupe-feux sillonnant les versants, montrant leurs racines à nu dans les dévers sablonneux, rougeâtres, abrupts. Mais toujours vivants. Feuillus. Résistants.

 

Des vignobles, ici ou là, où je m’installais en lisière des travées, quand il y avait suffisamment d’ombre pour me protéger du soleil. D’oliviers, difficiles à rendre (et qu’on ne verra donc pas), que je dessinai ou peignai au pastel ou à l’acrylique, dans des parcelles privatives et même électrifiées ; en vain. J’y retournai autant que je pus, malgré le vent, malgré la pluie, et les pris en photo pour les retravailler au calme et à la lumière moins crue du dedans. Mais en vain.

 

La dernière série que je présente concerne la Hague, dans la Manche, où j’errais entre l’horreur et la splendeur, marqué par la peur et les durs paysages d’hiver ; avec ses vents et ses pluies, mais aussi ses lumières, ses bruyères, ses fougères, ses aubépines déformées par le vent. Ses landes et ses légendes. Ses marécages. Ses vallées.

 

Une revue consacrée à l’écrivain André Dhôtel me donna l’occasion de travailler sur des « illustrations ». D’autant que je découvrais avec plaisir cet auteur méconnu, qui avait une philosophie de l’errance ou du « vagabondage » très proche de la peinture.

 

Je pris ainsi goût à l’aquarelle, qui me permit d’« épuiser » en une certaine part mon registre d’images et de sensations; librement.

 

Quelques toiles jalonnèrent ces années, la taille des plus grandes correspondant à celle de mon coffre de voiture.

 

Mais mon attrait pour le petit format qui, paradoxalement, se développa dans des espaces de plus en plus vastes mais aussi de plus en plus encombrés, satisfit ma saturation du « grandiose », devant ce qu’on a coutume d’appeler « l’art contemporain ».

          

La gravure suivit ; naturellement.

 

Quinze ans passèrent ainsi entre les premiers et les derniers paysages.

 

Quinze ans d’« absence incessante » et de tâtonnements studieux auprès des arbres.

 

 

Frédéric DAMBREVILLE

Novembre 2009

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